ENFANTS HAITI

autonomisation des femmes ; égalité Genre ; droits et renforcement de capacités des femmes
 

FEMMES VIVANTES
PARRAINAGES D'ENFANTS d'Afrique, Caraïbes, Europe
 


 

 

ABANDON DES MUTILSATIONS GENITALES FEMININES : HISTOIRES COLLECTEES SUR LE TERRAIN


(Mars 2009) Jusqu’à 140 millions de femmes et de fillettes du monde entier ont subi des mutilations génitales féminines (MGF/C) et plus de 3 millions de fillettes risquent de subir cette procédure chaque année sur le seul continent africain. L’abandon personnel de la pratique des MGF/C est presque impossible sans le soutien des réseaux sociaux, en particulier au sein des groupes endogames. Grâce à Tostan, des personnes novatrices et courageuses ont réussi à mobiliser l’ensemble de leurs communautés grâce à des programmes d’éducation transversaux et une attention aux droits de la personne au sein du contexte socioculturel de la communauté afin qu’elles renoncent à cette pratique.

Le 4 février 2009, Molly Melching, fondatrice et directrice exécutive de Tostan, une organisation axée sur la démarginalisation des femmes, des adolescents et de leurs communautés a répondu à des questions posées sur ce sujet par des visiteurs du site Web du PRB. Ancienne volontaire du Corps de la Paix, Molly Melching a vécu et travaillé au Sénégal pendant 34 ans et a attiré l’attention de la communauté internationale sur son succès dans la mise en application de programmes ayant pour objet d’améliorer les conditions de vie des femmes. Par ailleurs, elle a lancé dans les communautés des campagnes prônant l’abandon des mutilations génitales féminines (MGF/C) et cherchant à réduire la mortalité maternelle et infantile, renforcer la scolarisation et l’inscription des naissances, encourager les femmes à jouer un rôle de premier plan et mettre un terme aux mariages précoces ou forcés.

La transcription de cette discussion animée a été traduite et est présentée ci-dessous :

Transcription de la discussion en ligne du 4 février 2009.

Q : L. Ritz :

Les [mutilations génitales féminines] … sont-elles pratiquées par des gens qui viennent s’installer aux Etats-Unis ?

A : Molly Melching :

Oui, cette pratique demeure même aux Etats-Unis. Les MGF représentent une convention sociale requise pour le succès d’un mariage et la respectabilité au sein d’un groupe ethnique donné, de sorte que le lieu de résidence n’a pas d’importance. De fait, nombre de gens éprouvent souvent le besoin de « prouver » qu’ils n’ont pas abandonné leurs traditions lorsqu’ils ont émigré en Occident, et ressentent même une pression accrue de continuer leurs pratiques. Il est donc essentiel d’inclure les groupes de la diaspora dans tous les efforts de sensibilisation aux MGF dans la mesure où leur influence sur les membres de leurs communautés dans leur pays d’origine est considérable.

Q : Ernest Nettey :

D’après votre expérience, quelles sont les relations entre les MGF et la religion en Afrique ? Les MGF sont-elles une pratique plus courant au sein de certaines congrégations religieuses en Afrique (et de la diaspora africaine) ? Dans l’affirmative, à quoi cela est-il dû et comment peut-on impliquer les autorités religieuses dans une intervention ?

A : Molly Melching :

Les gens pensent souvent que les MGF sont une pratique recommandée par l’Islam. De nombreux participants au programme de Tostan affirment qu’ils désirent abandonner la pratique mais ne peuvent le faire car il s’agit d’une obligation d’ordre religieux. Cependant, il ne s’agit pas d’une pratique requise ou recommandée par l’Islam et bien des chefs religieux connus se sont exprimés contre elle. Tostan travaille toujours en étroite collaboration avec des chefs religieux au niveau national comme au niveau local pour informer les personnes et répondre à leurs questions. Nous nous sommes aperçus qu’au fur et à mesure que de plus en plus de participants comprennent les violations des droits humains associées aux MGF et les conséquences négatives sur la santé, ils font pression sur les chefs religieux pour qu’ils s’expriment en faveur des efforts prônant l’abandon de la pratique. Nous sommes convaincus que les personnes au niveau des communautés peuvent exercer des pressions considérables sur les dirigeants (chefs religieux, personnalités politiques, autorités locales) pour qu’ils contribuent à l’abandon de la pratique. C’est la raison pour laquelle il est important de fournir une éducation approfondie et habilitante aux membres des communautés dans leur propre langue, et ces derniers exigeront par la suite une intervention de la part de leurs dirigeants.

Q : Palang Kasmi :

La culture est liée à la pratique des MGF au Nigeria. Comment peut-on mettre un terme à cette pratique ?

A : Molly Melching :

Lorsque l’on demande aux gens pourquoi ils pratiquent les MGF, ils répondent souvent – c’est notre tradition, c’est notre culture. Les gens répètent bien des choses qu’ils ont apprises de leurs parents et de leur société, souvent sans s’interroger sur leur raison d’être. Ils savent simplement que s’ils ne font pas quelque chose que tout le monde attend d’eux, ils risquent d’être marginalisés, voire frappés d’ostracisme et isolés de leur groupe social. Aller à l’encontre des attentes signifie risquer une réprobation intense, ce qui est difficile, voire impossible pour une personne seule. Par exemple, une mère dans un village n’oserait jamais faire quelque chose qui risquerait de porter préjudice à la réputation de sa fille ou à ses chances de mariage.

C’est pourquoi il est important de permettre aux personnes qui pratiquent les MGF de discuter des avantages et des inconvénients de la poursuite ou de l’abandon de la pratique sans jugement, honte ou blâme. Si les personnes parviennent en groupe à un consensus selon lequel les MGF ne leur permettent pas d’atteindre leurs objectifs de santé, de bien-être et d’harmonie, il leur faut ensuite convaincre l’ensemble de leur famille élargie de se ranger à leur décision. C’est pour cette raison que Tostan organise fréquemment des rencontres entre villages pour permettre aux gens de discuter et de parvenir à une décision. Ceci débouche souvent sur une déclaration publique au cours de laquelle la famille étendue se rassemble et prend sa décision de manière unie. La déclaration publique symbolise le moment auquel la norme sociale change. Personne n’est censé pratiquer de MGF après une déclaration publique, de sorte que personne ne souffre de la décision prise.

Q : Kantroo Chaman :

Tous ces rites et ces rituels dangereux résultent des superstitions et de l’arriération de ces sociétés. Les anciennes convictions irrationnelles, le manque de compréhension de la valeur de la vie humaine et l’absence d’un point de vue moderne contribuent à ces pratiques inhumaines. A ces conditions s’ajoutent les croyances dans la supériorité masculine, la réticence des femmes à ne pas respecter les normes traditionnelles, et l’absence de ressources financières suffisamment solides pour leur donner l’accès à une éducation moderne et aux médias d’informations. Tout ceci retarde les progrès dans ce domaine et d’autres liés à la démarginalisation des femmes. Pensez-vous qu’à moins d’un changement dans la tournure d’esprit des femmes, ces progrès demeureront un rêve impossible ? Quelles sont les mesures que vous suggérez pour éliminer cet obstacle ?

A : Molly Melching :

Bonjour Kantroo,

L’histoire des communautés qui se sont livrées à des déclarations publiques de renonciation collective aux MGF nous révèle la manière dont cette pratique peut être éliminée et la raison pour laquelle de plus en plus de personnes sont convaincues que les MGF peuvent devenir un vestige du passé plus rapidement qu’on ne le pensait possible auparavant. Comme je l’ai indiqué plus haut, des milliers de personnes au Sénégal ont renoncé à la pratique, et ceux qui rejoignent ce mouvement sont de plus en plus nombreux. Ce qui est crucial c’est qu’il ne s’agit pas de quelque chose d’imposé par « l’Occident » ; il s’agit de communautés africaines informées et habilitées qui prennent des décisions par elles-mêmes, ensembles, pour leur santé, leurs droits humains, leurs responsabilités et leur avenir.

Chez Tostan, nous n’avons jamais pensé que les communautés ne comprenaient pas la valeur de la vie humaine. En réalité, nous avons découvert le contraire—nous travaillons avec des villageois qui prennent soin les uns des autres, des gens qui recherchent la paix et veulent construire des communautés robustes. Nous avons également découvert que ces personnes étaient rationnelles. Si quelqu’un ne dispose pas de toutes les informations sur un sujet donné, ce n’est probablement un signe d’irrationalité, mais souvent simplement de manque d’informations.

Tostan s’est aperçu que l’ajout d’une formation en droits de l’homme à nos programmes encourageait une discussion des pratiques sociales susceptibles de contribuer à la réalisation des objectifs poursuivis pour un avenir meilleur. Ceci exige une réflexion sur les traditions, souvent pour la première fois, prônant le maintien de celles qui sont positives et l’abandon de celles qui sont nocives.

Q : Henry Tagoe :

Le conflit entre la culture et la loi pousse ces pratiques dans la clandestinité. Que peut-on faire dans les endroits où, bien que les MGF soient interdites par la loi, elles n’en sont pas moins pratiquées par un segment de la population en raison de croyances culturelles indigènes ?

A : Molly Melching :

Henry, il est vrai que nous voyons cette pratique plonger dans la clandestinité dans nombre de pays. Cependant, au sein des communautés, la pratique n’est pas dissimulée — tout le monde sait qui a ou n’a pas subi d’excision. C’est la raison du succès des interventions au sein des communautés sénégalaises — parce que, une fois que les communautés sont démarginalisées et qu’elles mènent le mouvement, elles peuvent toucher certains de leurs membres que personne de l’extérieur ne pourrait atteindre.

Dans un cas, un village au Sud-est du Sénégal a abandonné les MGF mais l’exciseuse est partie dans un autre village (où la pratique était maintenue) pour exciser une fillette. Ce sont les femmes de sa propre communauté qui ont soumis l’affaire au tribunal et même insisté pour que la femme soit jetée en prison. Dans la mesure où elle avait pris part à la déclaration, les autres avaient l’impression qu’elle avait abusée de leur confiance et violée le pacte souscrit par la communauté.

Il est important d’informer les gens des lois existantes, mais il est encore plus crucial d’assurer une éducation émancipatrice dans les langues nationales avant de faire appliquer la loi — tout particulièrement dans les pays à taux de prévalence élevée. Sinon, la loi risque de rester lettre morte.

Q : Irene Maweu :

Quelqu’un m’a dit que si nous encouragions les hommes à participer aux efforts d’éradication des mutilations sexuelles féminines et de l’excision, nous pourrions faire des progrès considérables. Existe-t-il des pays dans lesquels les hommes se trouvent en première ligne de la lutte contre les MGF/C ?

A : Molly Melching :

Excellente remarque, Irene. Notre expérience dans sept pays africains nous a montré que les hommes se sont révélé des leaders énergiques du mouvement en faveur de l’abandon des MGF. Nous incluons les hommes dans le Programme d’habilitation des communautés, et au fur et à mesure qu’ils sont informés sur les droits et responsabilités humains et qu’ils comprennent les souffrances imposées aux femmes, ils commencent à appuyer les efforts pour mettre un terme à la pratique. De fait, dans un village, un homme très intelligent du nom de Demba Diawara a aidé Tostan à comprendre qu’il faut un accord entre toutes les communautés du réseau social pour que l’abandon de la pratique devienne réalité. Il s’est adressé à sa famille élargie de manière respectueuse et a mené des discussions dans toutes ces communautés jusqu’à ce tout le monde comprenne la pratique et décide d’y mettre un terme. Son travail a débouché sur la première déclaration publique faite par 12 villages interconnectés le 14 février 1998. Il est l’un des principaux leaders du mouvement depuis lors.

La plupart des hommes nous disent : « On ne savait pas ! » Dès que les femmes commencent à leur expliquer certains des problèmes auxquels elles et leurs filles se heurtent, les hommes comprennent que cette pratique ne doit pas continuer. Ce sujet était auparavant tabou, et personne n’avait jamais parlé des MGF, en particulier au sein des groupes mixtes.

Il convient en outre de noter qu’aucun groupe ne peut à lui seul mettre un terme à la pratique — ceci exige une décision commune de tous les membres de la famille élargie — hommes, fillettes, grand-mères, chefs religieux, anciens des villages, minorités ethniques, majorités ethniques, exciseuses, membres de la diaspora — tout le monde doit être impliqué. Par ailleurs, le soutien des autorités au niveau local comme au niveau national est d’importance critique pour le succès de ce processus.

Q : Kofi Awusabo-Asare :

C'est une bonne idée de se pencher sur la question des MGF et de mener cet effort jusqu’à sa conclusion logique.

Mais ne poussons-nous pas cette pratique dans la clandestinité ? Par quoi remplaçons-nous le système social qui l’accompagnait ? Nous ne pouvons pas simplement espérer qu’une pratique va disparaître et la remplacer exclusivement par une éducation formelle.

A : Molly Melching :

Bonjour Kofi,

Il est possible que la pratique soit poussée dans la clandestinité — mais il est impossible qu’elle reste longtemps dans la clandestinité une fois que les communautés elles-mêmes prennent en charge le mouvement en faveur de l’abandon de la pratique. La raison en est qu’au sein des communautés qui ont abandonné la pratique, on ne veut plus que les fillettes soient soumises à l’excision — et par suite les familles auraient beaucoup plus de mal à envisager de soumettre les fillettes à une excision, même de manière clandestine. Les communautés elles-mêmes dénoncent les cas après la déclaration publique car elles se sont appropriées le processus et sont habilitées à agir.

En ce qui concerne votre deuxième question, nous avons découvert que les MGF ne représentent qu’un élément d’un système social beaucoup plus vaste — et que ces systèmes sociaux demeurent en place après l’abandon de la pratique, même si certains de leurs aspects ont changé. Lorsque Tostan arrive dans une communauté, nous commençons par en inviter les membres à définir de manière consensuelle leurs buts et leurs objectifs pour l’avenir. Ils discutent ensuite les droits humains et les responsabilités connexes sur une période de plusieurs mois. A la fin de ces sessions, les participants décident par eux-mêmes quelles sont les pratiques sociales qui les aideront à atteindre leurs objectifs et quelles sont celles qu’il convient d’abandonner. En d’autres termes, avant le programme, les participants opéraient à partir d’un « script » qui leur venait de leurs ancêtres, de la société, etc. et qu’ils n ont jamais remis en cause. A la conclusion du programme, les participants ont analysé et discuté le « script » reçu et sont habilités à le modifier si nécessaire pour atteindre les nouveaux objectifs qu’ils ont déterminés en commun.

Comme m’a dit un jour une villageoise, « Notre communauté n’est pas un musée — il faut toujours changer les choses que l’on peut améliorer ».

Q : Marie-Hélène Mottin-Stlla :

Focaliser les stratégies d’intervention sur les MGF sur l’approche juridique ne risque-t-il pas de renforcer la judiciarisassions des rapports sociaux ? Ce qui se réglait autrefois sous l’arbre à palabre devra se régler devant les tribunaux ?

A : Molly Melching:

Au Sénégal, les milliers de villages qui ont abandonné collectivement l’excision ont pris cette décision historique avec fierté, sous l’arbre à palabres, et non pas de force, devant les tribunaux !

Lorsqu’on regarde l’exemple du pays où Tostan est né, on voit que l’histoire du processus d’abandon de l'excision ne vient pas de la mise en œuvre d’une approche juridique, mais de l’appropriation par les communautés d’un programme d’éducation, basé sur les droits humains — en écho aux normes morales qui régissent déjà leurs modes de vie. Le processus d’abandon résulte de la prise de conscience collective des conséquences néfastes de la pratique ainsi que de l’importance de la protection des droits humains et de la possibilité d’un abandon coordonné, intercommunautaire.

L’approche de l’abandon de l’excision par le modèle communautaire — « l’abandon collectif » — porte ses fruits depuis 1997. Plus de 3 548 communautés au Sénégal se sont engagées dans le mouvement ! Au vu de ces résultats, cette approche respectueuse, compréhensive et positive a été retenue non seulement par le gouvernement du Sénégal, mais aussi par l’ensemble des organismes des Nations Unies dans leur déclaration conjointe inter-institutions de 2008.

Les éléments fondamentaux qui ressortent de ce mouvement de masse en faveur de l’abandon de l’excision au Sénégal montrent qu’il est non seulement peu efficace mais encore contre-productif de focaliser les stratégies d’intervention des MGF sur l’approche juridique.

Le processus qui mène à l’abandon de l’excision est un processus multisectoriel : à tous les échelons et dans tous les domaines, l’action est concertée. Bien évidemment la justice est concernée, dans le sens où la protection des droits humains de la personne est en jeu, mais elle est concernée au même titre que la santé, l’éducation, la protection de la femme, la solidarité.

Au Sénégal, la loi de 1999 a suivi le processus d’abandon qui était en cours depuis le serment de Malicounda Bambara en 1997. La loi est venue accompagner le processus et reconnaître l’importance de l’engagement des femmes de Malicounda, Medina Cherif et Baliga. Elle a été fort controversée ; il est prouvé que la loi — non seulement du fait de la difficulté de son application mais aussi à la suite des violentes réactions qui ont suivi sa promulgation — n’a pas eu un impact direct sur la diminution de la pratique de l’excision. Dans des sociétés où la demande d’excision est universelle, la conséquence de la loi — la punition des parents ou de l’exciseuse — comporte moins de danger que la conséquence de ne pas faire exciser son enfant, qui serait alors isolé socialement et dont les perspectives de mariage seraient anéanties.

Peut-on considérer l’ensemble de la population d’un pays comme des criminels ? Nous ne le croyons pas. Les populations qui pratiquent l’excision pensent par là prendre une décision qui va assurer l’avenir des jeunes filles. On a vu certains effets néfastes de la loi se traduire par l’abaissement de l’âge de l’excision et par la pratique clandestine, renforçant les risques directs pour la santé des filles (voir la stratégie coordonnée pour l’abandon de l’excision en une génération, Unicef, 2005). Cela ne veut pas dire que l’approche juridique est inadéquate ; cela dépend de ce que l’on attend comme résultats. Si l’on veut favoriser l’abandon de l’excision de la part des populations, alors l’approche juridique est insuffisante et elle peut créer des réactions qui renforcent la pratique. L’amendement, l’adoption et la mise en application des lois doivent se faire en consultation avec la population et ses leaders religieux et traditionnels. Elles doivent être accompagnées de campagnes d’éducation et d’information afin de promouvoir le soutien général de la population en faveur de l’abandon de la pratique.

Mais l’abandon de l’excision est avant tout le résultat d’un processus participatif, positif, d’évolution sociale au niveau communautaire. Les programmes, comme Tostan, qui ont réussi à faciliter ce résultat à grande échelle, ne portent pas de jugement. Voici un extrait de la déclaration conjointe des Nations Unies (OMS, HCDH, ONUSIDA, PNUD, UNCEA, UNESCO, UNFPA, UNHCR, UNICEF, UNIFEM) : « Il est apparu que les programmes qui incluent des activités d’éducation permettant aux populations de faire des choix, de mener des discussions et des débats qui prévoient des engagements publics et une diffusion organisée permettent d’obtenir le consensus et la coordination nécessaires pour un abandon durable de l’excision au niveau des communautés [...] l’éducation visant à une responsabilisation permet aux populations d’examiner leurs propres croyances et valeurs relatives à la pratique d’une manière dynamique et ouverte, qui ne soit pas ressentie ou perçue comme menaçante ».

Q : Hanny Lightfoot-Klein :

Chère Molly Melching,

Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes pas parlé en personne, mais je continue à me tenir informée du travail très important que vous faites.

Je me trouve maintenant à Pittsburgh, en Pennsylvanie, pour des activités de sensibilisation de communautés étudiantes du secondaire et même du supérieur ainsi que du corps enseignant de Chatham University pour les deux semaines à venir. J’ai apporté le documentaire préparé par Morgan Pollok il y a deux ans sur votre travail et le mien. Je continue à écrire, à donner des conférences et à servir de témoin expert près les tribunaux américains pour le droit d’asile et les tribunaux britanniques. A ce jour, j'ai obtenu qu’un droit d’asile soit accordé à plus de 110 femmes, et, ce qui est encore plus important, à leurs filles. C’est une merveilleuse « fin de carrière » pour une vieille dame comme moi. J'ai maintenant 82 ans et je n’ai pas l’intention de ralentir.

Mes efforts des 30 dernières années ne sont bien sûr rien en comparaison de vos 38 années d’expérience en Afrique. Je suis extrêmement heureuse de vos succès. J’ai toujours su que la quatrième décennie serait d’importance cruciale et nous commençons enfin à voir des changements se produire.

J’ai également apporté avec moi un des couteaux d’exciseuse mais pas un de ceux qui ont été enterrés quelque part dans le désert lors d’une cérémonie de dépôt des couteaux. Ce couteau m’a été envoyé, et j’espère vivre assez longtemps pour voir celui-ci enterré lui aussi.

J’aimerais énormément avoir de vos nouvelles.

A : Molly Melching :

Très chère Hanny,

Wow! Merci infiniment de ce message remarquable. Vous incarnez l’un des grands jalons de l’histoire de l’abandon des MGF. Tostan reconnaît que sans les recherches et l’activisme de personnes qui comme vous ont passé des années sur le terrain à étudier les MGF, ce mouvement à la base n’aurait pas vu le jour au Sénégal et ailleurs. Nous vous sommes profondément reconnaissants de tout ce que vous avez fait, en particulier dans la mesure où il était encore plus difficile de parler de ces questions il y a plusieurs années. Demba Diawara, le villageois de Keur Simbara qui a aidé Tostan à voir comment procéder, m’a dit un jour que si nous avions soulevé la question dix ans plus tôt au sein des communautés parmi lesquelles des mariages avaient lieu, nous n’aurions peut-être pas pu quitter l’endroit en vie, car ce sujet était un tabou absolu. Nous vous devons donc une reconnaissance infinie.

Nous sommes très heureux que les exciseuses déposent leurs couteaux, mais ce qui est encore plus important selon nous, c’est l’habilitation de milliers de femmes qui renoncent en confiance à la pratique parce que, pour la toute première fois, elles ont l’impression d’avoir vraiment un choix.

Comme j’aimerais pouvoir vous embrasser de ma part et de la part de toutes ces Sénégalaises extraordinaires !

Q : Sylla Ndeye Astou :

Après l’évaluation du plan d’action MGF 1998-2001 — la stratégie retenue pour mener les activités afin d’atteindre l’objectif fixé (éradication des MGF au Sénégal d’ici 2015) — que devons-nous faire pour accélérer l’abandon de la pratique des MGF au Sénégal ?

A : Molly Melching :

Suite à l’évaluation du Plan d’action national du Sénégal pour 1998-2001 pour l’abandon de la pratique de l’excision, et dans le cadre du mouvement d’accélération de l’abandon, le gouvernement du Sénégal a organisé un atelier sous-régional à Dakar du 13 au 15 octobre 2008.

Cet atelier, rassemblant des acteurs locaux et des représentants des pays voisins du Sénégal (Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Mali et Mauritanie) a été l’occasion de discuter de la mise en place d’une approche partagée par tous ces pays face à un objectif commun.

Tous les participants se sont accordés sur le fait qu’une seule et même action concertée et commune permettra l’atteinte de l’objectif d’abandon total d’ici à 2015. Cette conception d’une action transfrontalière correspond à la vision de diffusion organisée de Tostan. En effet, elle engendrera une action démultipliée, touchant les populations au travers des réseaux communautaires et culturels, en dépit des barrières géographiques et gouvernementales.

Par ailleurs, nous pensons que l’éducation de base, fondée sur une approche humaine, suivie des réunions entre villages et des déclarations publiques d’abandon de l’excision sont indispensables. Ces déclarations sont des manifestations-clés dans le processus d’abandon et doivent bénéficier d’une plus large publicité. La communication et l’information du grand public jouent un rôle fondamental dans la prise de conscience à un niveau mondial. Il serait donc souhaitable d’inviter plus de personnes à participer à ces déclarations, notamment des populations de régions voisines dans le cadre strictement national, ainsi que des représentants des régions transfrontalières dans le cas de déclarations dans des régions frontalières.

Q : Judy Brink :

Que pensez-vous de l’efficacité de l’approche consistant à mettre en place des rituels de substitution ?

A : Molly Melching :

Je pense que les rituels de substitution peuvent fonctionner dans les domaines où les rites d’initiation sont associés à l’excision même tant que ces nouveaux rituels incluent une éducation habilitante pour la communauté toute entière. Tostan s’est aperçu que la mesure la plus importante que l’on peut prendre consiste à mettre en place un programme holistique, axé sur les droits de la personne, consistant en une éducation non formelle dans les langues nationales pour tous les membres d’une communauté afin de permettre l’information de tous et la prise d’une décision unifiée d’abandon de la pratique.

Gerry Mackie, un expert des mutilations génitales féminines, a étudié ce sujet dans l’ouvrage intitulé : Female Circumcision in Africa: Culture, Controversy and Change. Bettina Shell-Duncan et Ylva Hernlund, eds. pp. 253-281. Boulder: éditions Lynne Rienner. Le chapitre est intitulé : Female sexual mutilation: The Beginning of the End.

Il peut être consulté sur le site Web de Tostan dans la section « Ressources ».

Q : Dr Josephine Alumanah :

Je viens d’une région où les MGF sont effectuées lorsque les femmes sont enceintes. J’ai participé à une discussion avec des groupes de femmes de la région, qui se sont toutes dites en faveur des MGF « parce que c’est notre tradition ». Après qu’une des femmes a fait un commentaire, j’ai décidé de procéder à un entretien en profondeur. On s’est aperçu que bon nombre de familles avaient abandonné la pratique, contrairement à ce qu’avait apparemment révélé le groupe de discussion. Elles ne procèdent pas à l’excision mais se livrent à tous les autres rituels, par exemple le paiement de certaines sommes d’argent, l’achat de vêtements pour certains membres de la famille, des achats pour l’épouse, etc. Ceci est particulièrement important si le mari ne vient pas de la ville. En d’autres termes, les MGF sont effectuées pour les bénéfices qu’elles apportent. Les gens ne sont pas tant en faveur de l’acte à proprement parler, mais ils peuvent en retirer un bénéfice. Cette information n’a pas été révélée pendant la discussion de groupe parce que personne ne voulait être celui ou celle ayant révélé le secret. Pour les participants, la tradition demeure, quelle que soit la forme qu’elle prend. Qu’en pensez-vous ?

A: Molly Melching:

Dr. Alumanah, votre contribution est extrêmement intéressante ! Merci infiniment de nous avoir fait part de cette information.

J’ai assisté en mai dernier à une conférence de l’UNICEF à laquelle participait Cristina Bicchieri, un professeur de l’Université de la Pennsylvanie et l’auteur d’un ouvrage remarquable intitulé : « The Grammar of Society » (La grammaire de la société). Elle a expliqué que les normes sociales sont souvent suivies non pas tant en raison d’un choix conscient mais plutôt en raison des attentes des autres membres du groupe. Dans certains cas, d’aucuns souhaitent peut-être vivement abandonner les MGF mais ils ne veulent pas en parler en public de crainte d’être perçus par leurs compatriotes comme ayant « trahi leur culture ». Bien des membres du même groupe souhaitent peut-être secrètement abandonner la pratique mais ils ne savent pas que d’autres pensent comme eux, et continuent donc ou refusent de reconnaître leur abandon afin d’éviter la réprobation sociale. C’est ce que le Professeur Bicchieri appelle « l’ignorance pluraliste ».

Un chef de village m’a expliqué un jour qu’elle souhaitait depuis longtemps abandonner les MGF mais n’osait pas en parler à qui que ce soit. Elle m’a dit avoir écouté à la radio les cérémonies de déclaration d’abandon des MGF et en avoir été très heureuse. Je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas parlé plus tôt avec les autres membres de l’abandon de la pratique. « Je n’ai pas osé », a-t-elle dit, « de crainte d’être tournée en ridicule ». Ce n’est que lorsque des membres de sa famille vivant dans d’autres villages qui y avaient renoncé sont venus parler avec sa communauté qu’ils ont publiquement discuté de la renonciation à la pratique. « J’ai été tellement surprise de découvrir que mes propres voisins étaient prêts à y mettre un terme, et même ma meilleure amie ! Une de ses amies du même nom qu’elle était morte d’une hémorragie et sa propre fille était allée à l’hôpital et je ne le savais pas ! », m’a-t-elle dit.

Peut-être que les personnes que vous avez interrogées craignaient elles aussi d’admettre qu’elles avaient renoncé à la pratique. Les cadeaux et les « avantages » ont-ils pu être employés comme camouflage — des signes visibles d’une cérémonie nécessaire pour convaincre les autres que la pratique continue ? De cette manière, ils se protègent contre le jugement extérieur éventuel d’autres membres de leurs familles qui n’ont pas abandonné la pratique et attendent d’elles qu’elles continuent.

Q : Sarah G. Epstein :

Votre programme parle-t-il de la contraception avec les femmes afin qu’elles puissent espacer leurs grossesses et cesser d’avoir des enfants une fois que leurs familles sont complètes ?

A : Molly Melching :

Oui, Sally. Ceci représente un élément très important du programme de Tostan. Notre organisation estime en effet essentiel que les femmes soient informées des questions de santé reproductive et nous traitons de cette question non seulement dans le module santé mais aussi dans le premier module du programme sur les droits humains. Nous avons compris que si les femmes ne bénéficient pas d’abord d’une éducation en matière de droits humains, elles ont peur de parler de ces questions avec leurs maris. Tant le module sur les droits humains que celui sur la santé donnent aux femmes la confiance et les informations dont elles ont besoin pour discuter de manière convaincante avec leurs maris du besoin d’espacer les naissances. Tostan encourage une approche douce mais ferme et les hommes ont témoigné un fort soutien tant dans ce domaine que dans les efforts d’abandon des MGF.

Q : Charlotte Feldman-Jacobs :

Avec le nouveau gouvernement américain et le nouveau Secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, avec qui vous avez travaillé dans le passé, qu’aimeriez-vous voir porté à l’ordre du jour politique des quatre prochaines années ?

A : Molly Melching :

Au sein de Tostan, nous sommes convaincus que le nouveau gouvernement tiendra ses promesses, notamment celle d’augmenter le soutien au développement des communautés les plus pauvres et les plus marginalisées du monde. Nous nous permettons, humblement, de recommander que l’on évite de répéter les erreurs du passé en mobilisant le meilleur de nos connaissances collectives pour mettre sur pied un nouveau type de développement qui considère les personnes et les communautés du monde en développement non pas comme des « bénéficiaires » ou des « cibles » mais plutôt comme des partenaires et collaborateurs dans notre quête commune pour un monde meilleur.

Nous recommanderions en particulier :

-que soient utilisées des stratégies attestées et rentables assurant une implication accrue des communautés locales à tous les niveaux des processus visant à déterminer l’identification des programmes de développement, leur formulation, leur planification, leur mise en application, leur gestion et leur évaluation. Les communautés ont un droit fondamental à se faire entendre à toutes ces étapes — et pourtant on ne leur prête trop souvent qu’une attention insuffisante.

-que les agences du gouvernement des Etats-Unis et leurs partenaires soient vivement encouragées à adopter une approche plus holistique et exhaustive du développement et à promouvoir des stratégies permettant aux programmes de collaborer et de se renforcer mutuellement, au lieu d’opérer des programmes parallèles ayant des objectifs complémentaires sans communication ni discussion. A cette fin, le gouvernement aurait intérêt à appuyer les programmes mobilisant les communautés de multiples secteurs, offrant ainsi un fondement au développement susceptible de tirer le meilleur parti des connaissances existant d’ores et déjà au sein des communautés.

-que soit renforcé le recours aux stratégies transversales axées sur les connaissances et aptitudes pratiques pertinentes dans des domaines multiples — ce qui permettra de renforcer de manière considérable la pérennité des interventions et de réduire tout autant les coûts associés au développement sur le long terme. Au-delà de tout objectif spécifique concernant un domaine unique de la santé, du développement économique, de l’engagement démocratique ou autre, l’un des principaux objectifs de tout programme de développement doit être le renforcement des capacités locales pour permettre à la communauté de mener par la suite ses projets futurs.

-que soient utilisées davantage les stratégies axées sur le renforcement des capacités locales ou présentes dans le pays au lieu de se contenter d’acheter des solutions de court terme auprès d’ « experts » extérieurs.

-que soient renforcées les normes de responsabilisation pour l’évaluation des résultats, tout en prenant en considérant les preuves croissantes exigeant qu’on envisage des interventions sur le plus long terme. Tout comme les transformations au sein de la société civile ont demandé (et continuent à demander) plusieurs décennies aux Etats-Unis, il en sera de même dans bien d’autres pays. Ceci ne signifie pas que les changements ne peuvent se produire rapidement, simplement qu’il faut faire preuve de patience pour attendre l’émergence de mouvements et de chefs de file.

-que soit renforcée l’implication des communautés de la diaspora au sein des efforts de développement dans leurs pays d’origine. Ces communautés disposent d’une compréhension aiguë des réalités de la vie quotidienne dans le village planétaire, et leurs investissements dans leurs communautés d’origine peuvent être combinés à d’autres efforts de développement pour en renforcer les impacts. Ceci peut en outre constituer un point d’entrée idéal pour le renforcement du dialogue et l’amélioration des relations avec ces communautés aux Etats-Unis comme en Europe.

-que soient utilisés les droits de la personne comme un instrument de promotion de la dignité humaine et de changement des normes sociales nocives, notamment avec la ratification par les Etats-Unis de la CEDAW et de la Convention sur les droits de l’Enfant et l’application des Conventions de Genève.

-que soient stimulés le dialogue et la discussion pour la résolution des problèmes entre pays. Les solutions en dehors de la diplomatie ont un impact considérable sur l’existence et la survie des plus démunis.

-que soient appuyées les interventions financières et diplomatiques des Etats-Unis en faveur de la renégociation des accords sur le changement climatique post-Kyoto 2012, avec notamment l’affectation de financements aux projets d’atténuation et d’adaptation au Afrique subsaharienne (le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et bien d’autres pays souffrent de manière considérable du déboisement, de l’érosion des sols et de la désertification.)

Q : Margaret Thuo, conseiller technique UNFPA et Coordinatrice du programme et du fonds fiduciaire conjoints UNFPA-UNICEF

L’objectif du programme et du fonds fiduciaire conjoints UNFPA-UNICEF est d’accélérer l’abandon des MGF/C dans 17 pays africains en une génération et d’en faire la démonstration avec une réduction de 40 % de cette pratique pour les fillettes âgées de 0 à 15 ans, et d’avoir au moins un pays déclaré libre de toute MGF/C sur une période de 5 ans (2008-2012). Cette initiative mondiale est en cours de mise en application pour une période de cinq ans (2008-2012).

Les huit premiers pays ayant bénéficié d’un soutien en 2008 étaient : Djibouti, l’Egypte, l’Ethiopie, la Guinée-Conakry, la Guinée-Bissau, le Kenya, le Sénégal et le Soudan. Neuf autres pays sont en instance de financement, à savoir l’Erythrée, la Somalie, l’Ouganda, la République Unie de Tanzanie, le Burkina Faso, le Ghana, le Mali, la Mauritanie et la Gambie. Le UNFPA et l’UNICEF exhortent leurs partenaires pour le développement à fournir leur appui au Fonds fiduciaire afin d’intensifier et d’accélérer l’abandon des MGF/C.

[pas de réponse séparée]

Q : Katrina Hann :

Quelles sont les dispositions interdisant les MGF/C qui permettent de réduire considérablement l’âge des fillettes subissant une excision ? Quel type d’approche serait selon vous appropriée tant au plan juridique qu’au niveau des communautés ?

A : Molly Melching :

Comme je l’ai déjà indiqué plus haut, nous avons pu voir qu’il est essentiel de prendre en considération le moment de l’intervention, et d’œuvrer en faveur de l’adoption de lois au moment propice pour qu’elles se fondent sur un intérêt exprimé par les communautés et ne soient pas perçues comme une imposition sur les communautés pratiquantes et impossibles à faire respecter. Généralement, ce moment se situe plus tard dans le processus de sensibilisation et d’abandon par les communautés, de sorte que les lois viennent renforcer un mouvement existant au lieu de chercher à transformer une norme par la simple application d’une loi.

Q : Rahat Bari Tooheen :

Les mutilations génitales féminines et l’excision sont un fléau social qui doit être traité au niveau de la communauté comme au niveau individuel. Ce nonobstant, on ne saurait excuser l’ignorance ou les pratiques découlant de l’ignorance. Pensez-vous que des sanctions sociales vigoureuses pourraient avoir un impact quantifiable ?

A : Molly Melching :

Nous avons observé que les sanctions sociales qui apparaissent naturellement une fois que les communautés prennent des décisions collectives sont en effet une des modalités permettant à la pratique d’évoluer. Une fois que tous les membres de la communauté ont été touchés et savent que la décision a été prise d’abandonner les MGF, et une fois qu’ils sont informés des conséquences des MGF et du fait qu’une loi nationale a été adoptée, nous reconnaissons que l’argument de l’ignorance perd de sa crédibilité.

Cependant, nous savons également qu’il faut faire preuve de prudence avant de commencer à blâmer les gens pour leur ignorance. Bien souvent, ils n’ont tout simplement pas eu accès à une information présentée de manière compréhensible et sans jugement. Je dis qu’il faut faire preuve de prudence parce que, par exemple, même mes propres arrière-grands-parents n’auraient pas compris ce qu’était les microbes, et ils auraient sans doute ri de l’idée sous tendant la théorie des microbes (l’homme qui a découvert la théorie des microbes est décédé dans la pauvreté et était la risée de tous). Est-ce que je devrais considérer ma grand-mère comme une « ignorante » et ne faire preuve d’aucune tolérance à son égard ? Bien sûr que non. Je pense qu’elle prenait ses décisions en fonction des informations dont elle disposait à l’époque. Peut-être est-il plus facile d’imputer les disparités à l’ignorance, parce que l’on donne ainsi l’impression que les personnes elles-mêmes sont responsables. En réalité, nous avons pu voir que toutes les communautés, qu’elles soient en Afrique de l’Ouest ou de l’Est ou ailleurs, prennent généralement des mesures lorsqu’on leur témoigne confiance et respect.

Q : Amy Rogers :

J’ai récemment regardé une vidéo sur la pratique des MGF/C en Sierra Leone et l’une des options offertes aux personnes chargées de ces cérémonies était l’éducation. Un grand nombre de femmes qui procédaient aux MGF/C ont déclaré que pour elles c’était une source de revenus. Ainsi, les organisations apprenaient à ces femmes à lire et à écrire et à travailler dans une exploitation agricole pour trouver un emploi. Pensez-vous que cette approche soit efficace pour résoudre le problème ? Est-elle appliquée dans d’autres pays africains ? Et dans l’affirmative, existe-il des différences marquées quant au nombre de personnes qui ne considèrent plus qu’il est nécessaire de pratiquer les MGF/C ?

A : Molly Melching :

Comme je l’ai indiqué plus haut, il ne suffit pas d’éduquer les femmes qui procèdent aux MGF pour éliminer le problème.

Les MGF constituent une norme sociale profondément ancrée dans la communauté toute entière. Les évaluations ont prouvé que ces stratégies de « compensation de l’exciseuse » ne sont pas efficaces — les familles continuent à faire appel à d’autres pour procéder à l’excision ou les exciseuses elles mêmes reprennent leur pratique en raison de la demande.

Cependant, il est extrêmement important de travailler en collaboration avec les exciseuses, car elles exercent souvent une influence considérable, et ont souvent l’expérience et les informations les plus cruciales quant aux conséquences des MGF. Sans le soutien des chefs religieux, des chefs traditionnels, des hommes et femmes influents, des membres de la diaspora et de tous les autres, la pratique ne sera pas abandonnée.

A long terme, ces femmes ont besoin de se trouver d’autres sources de revenus — ce que Tostan appuie, tout comme nous aidons de nombreuses femmes à se trouver des sources supplémentaires de revenus. Mais il ne s’agit pas là d’une stratégie pour mettre un terme à la pratique des MGF.

Q : Nyakikongoro Rosemary :

Existe-il un pays qui a totalement renoncé aux MGF ? Quelles sont les stratégies qui ont été utilisées ? La pratique des MGF est une question culturelle, mais qui a un impact sur la santé des femmes, et ce sont des femmes qui, le plus souvent, perpétuent cette pratique vicieuse. Quelles sont les sanctions qui peuvent être appliquées aux hommes et aux femmes qui en continuent la pratique ? Comment les gouvernements ont-ils réagi dans les pays qui ont tenté de lutter contre ce vice ?

A : Molly Melching :

Nous espérons maintenant que le Sénégal sera essentiellement libre de toute MGF d’ici 2012. N’oubliez pas que certaines personnes ne renonceront jamais à cette pratique, et en plus que cette renonciation ne se reflètera pas complètement dans les enquêtes au niveau national et ce, jusqu’à ce que toutes les fillettes nées récemment aient passé l’âge auquel elles auraient autrement subi une excision. Nous ne saurons peut-être pas de manière définitive ce qu’il en est jusqu’en 2020 ou 2025, mais nous prévoyons que les taux nationaux de prévalence continueront à chuter dans l’intérim.

Un autre exemple qui me vient à l’esprit est celui du Niger : la pratique des MGF a (pour l’essentiel) disparu du Niger pendant la première moitié du XXe siècle, mais les raisons de cette disparition ne sont pas vraiment claires.

Ce que nous savons, c’est qu’il est pratiquement impossible pour cette pratique de changer sauf si les membres des communautés :

- ont une occasion de discuter de la pratique et de ses conséquences potentielles

- définissent une modalité pour assister à la renonciation publique à la pratique par les membres de leur réseau social.

Par ailleurs, nous savons qu’il est probable qu’une communauté toute entière se décide pour ou contre l’abandon de la pratique, mais beaucoup moins probable de ne voir que quelques-uns de ses membres y renoncer alors que d’autres la maintiendront. Ceci sera peut-être vrai dans de rares cas, mais dans la mesure où cette pratique est étroitement liée à tant de valeurs importantes, le groupe qui veut y renoncer devra soit a) convaincre les autres de se joindre à eux, soit b) revenir à l’excision, soit enfin c) décider de se séparer du reste du groupe.

Pour Tostan, le plus fascinant a été de découvrir l’historique de l’abandon de la pratique des pieds bandés en Chine, qui a suivi une trajectoire similaire. Il s’agissait d’une pratique culturelle profondément ancrée qui a disparu en une génération. (voir l’article de Gerry Mackie : The Beginning of the End [Le commencement de la fin] sur le site Web de Tostan.)

Il est important de noter que les abandons de ce type se sont produits non seulement dans le cadre du programme de Tostan mais aussi d’autres programmes à une échelle plus modeste.

Comme je l’ai précisé plus haut, Tostan ne croit pas qu’il soit nécessaire de modifier les normes sociales par l’imposition de sanctions de l’extérieur ; et si sanctions il y a, il convient d’en décider localement ou, pour le niveau national, en étroite consultation avec les communautés concernées.

Q : Ken Ozoemenam :

Comment devons-nous traiter des situations où les MGF/C continuent de manière clandestine parce que le gouvernement ne fait rien, ou du moins pas grand-chose pour superviser l’application des lois et politiques qui les interdisent ?

A : Molly Melching :

Ken, c’est effectivement une situation qui existe dans certains des pays où nous travaillons, et nous avons découvert qu’une fois que les communautés abandonnent la pratique, elles cherchent ensuite à se servir de la loi pour faire respecter la nouvelle norme si le besoin s’en fait sentir. Et nous avons vu par ailleurs que même si les services de répression ne souhaitent pas toujours poursuivre activement tous les cas possibles de MGF dans une région où 96 % de la population les pratique, ils seront toujours prêts à intervenir dans les cas où les communautés les impliquent dans le dialogue et leur demandent d’intervenir pour faire appliquer la loi.

Q : Limia :

Je crois que pour lutter contre les MGF/C nous devons cibler l’ensemble de la communauté. Pensez-vous qu’il convient de faire appel aux approches basées sur la communication des changements de comportement ?

A : Molly Melching :

Nous sommes tout à fat d’accord pour reconnaître que la communauté toute entière doive être impliquée. Ce nonobstant, nous avons également pu voir que les communications de changement des comportements ne constituent pas une solution unique à cette question.

Nombreux sont les membres de l’école du changement de comportement par la communication qui continuent à formuler le problème comme une question d’information — si nous parvenons à transmettre le message qu’il faut aux populations qu’il faut, elles changeront leur comportement. Les MGF sont un domaine dans lequel ceci ne s’applique pas. De fait, nous avons observé des communautés tout entières dont la plupart des membres pris individuellement souhaitaient abandonner la pratique, mais où personne ne l’avait fait. Pourquoi ? Parce que l’information et la volonté individuelle ne suffisent pas. Si une mère décide de ne pas faire exciser sa fille, elle a besoin d’être sure que sa fille ne sera pas frappée d’ostracisme à cause de cela. Et cette garantie ne peut se matérialiser que si elle est à même de s’assurer que d’autres sont également impliqués dans la question et souhaitent renoncer aussi à la pratique, et de trouver une manière de coordonner publiquement un abandon partagé. Ce n’est qu’ainsi que sa fille sera protégée et c’est la toute la raison de l’importance cruciale des déclarations publiques.

Cela NE VEUT PAS dire que la communication n’est pas nécessaire aux niveaux international, national, régional et local. Cela veut simplement dire que ce n’est pas le genre de situation où l’on peut s’attendre à un changement de comportement. Un changement d’attitude, oui, mais pas un changement de comportement.

Soit dit en passant, nous nous sommes aperçus que les membres des communautés eux-mêmes sont les meilleurs « concepteurs » de messages. C’est sans doute parce que personne ne sait mieux parler à votre mère d’un sujet délicat que vous.

Les agents extérieurs (que ce soit d’autres régions du pays ou d’autres pays) les aident-ils à élaborer ces messages et à tester des approches multiples ? Sans aucun doute. Mais les campagnes doivent être montées à l’échelle locale et refléter une conviction profonde. Tout comme nous avons tendance aux Etats-Unis à nous méfier des motifs de quiconque cherche à promouvoir un certain point de vue, il en est de même des communautés avec lesquelles nous travaillons.

Nous comprenons que les groupes internationaux continueront à distribuer des messages d’interdiction cherchant à mettre un terme à la pratique, et c’est la raison pour laquelle nous renforçons nos capacités de formation afin de pouvoir partager notre modèle et d’aider les populations à s’appuyer sur les efforts des communautés au Sénégal et ailleurs. Par ailleurs, nous établissons de nouveaux partenariats et nous renforçons certains de ceux qui existent déjà de sorte que les messages transmis complètent les efforts des communautés plutôt que de s’y opposer.

Q : A. Thompson :

Avez-vous entendu parler d’une récente pratique baptisée la « réjuvénation » génitale, qui semble de plus en plus prisée chez les femmes occidentales, et si oui, qu’en pensez-vous ? La « réjuvénation » génitale inclut certaines procédures de chirurgie plastique … basées sur un désir de recouvrer la virginité et de recouvrer beauté et esthétique après l’accouchement … Ces procédures font souvent l’objet d’une promotion publique par les professionnels de la santé dans les mass médias, y compris les quotidiens, les spots publicitaires télévisés et à la radio dans différentes villes des Etats-Unis.

Même avec des installations médicales et des normes supérieures à celles en vigueur dans nombre de pays en développement, il semblerait que ces procédures présentent un risque élevé d’infection, de lésions nerveuses, de cicatrice et de perte non-réversible de la sensation.

Les convictions et pressions sociales nocives sont à l’origine de cette pratique aux Etats-Unis tout autant que dans d’autres régions du monde, notamment la valeur considérable accordée à la virginité et à la jeunesse, la popularité des procédures cosmétiques de toutes sortes (où la beauté prime sur la santé), et la visibilité sans cesse accrue des industries d’exploitation sexuelle, tout particulièrement le développement de la technologie de l’Internet.

Etant données toutes ces raisons, pensez-vous que cette pratique devrait elles aussi être placée dans la catégorie des MGF et, dans l’affirmative, les professionnels de la santé du monde occidental devraient-ils aussi adopter une politique de tolérance zéro ?

Merci.

A : Molly Melching :

Merci infiniment d’avoir posé cette question.

En général, je dirais que les femmes adultes ont le droit de décider quoi faire de leur corps, et qu’il ne faudrait pas comparer ceci à une pratique pratiquement toujours imposée à des fillettes. D’ailleurs, j’ai déjà déclaré dans le passé que je ne peux m’inscrire en faux contre les décisions de certaines Africaines et Africaines Américaines adultes qui ont décidé de se soumettre à la pratique — personnellement, je ne veux pas le faire mais c’est leur décision et leur corps.

De même, si des femmes aux Etats-Unis prennent cette décision, je ne pense pas avoir le droit de les critiquer. Encore que, je dois vous le dire, c’est assez triste de voir tant de personnes si attrayantes et si exceptionnelles transformer leur apparence en réponse à des pressions sociales. Et je suis convaincue qu’il nous faut modifier la nature de nos sociétés, et leur obsession avec l’apparence physique, pour que plus personne ne considère ces changements nécessaires.

Je sais cependant que certaines femmes qui ont subi des accouchements difficiles souffrent de complications plus extrêmes, et/ou ont du mal à ressentir du plaisir dans les rapports sexuels. Non pas que je veuille mettre ces femmes dans la même catégorie que celles qui souhaitent simplement se rapprocher d’une sorte d’idéal social de ce à quoi elles « sont censées ressembler ». Et même là, pour moi l’argument principal est une question de consentement, et pour comparer les consentements, il faut en fait examiner chaque cas individuellement.

Autre élément de réponse à votre question : Tostan n’a jamais utilisé l’expression « tolérance zéro ». Nous avons d’ailleurs commencé à célébrer le 6 février comme la Journée de l’abandon des MGF sous les auspices des communautés, et ce pour mieux illustrer le fait qu’il s’agit d’une question qui relève avant tout des communautés, et qui, si elle a besoin de SOUTIEN à tous les niveaux, n’en doit pas moins être MENEE par des efforts au niveau local comme au niveau régional.

Il convient de mentionner au passage que la seule voie identifiée par Tostan pour arriver à l’abandon de la pratique passe par la tolérance, non par l’intolérance. Ce sujet n’a d’ailleurs été soulevé dans le cadre de notre programme que parce que nous étions disposés à traiter les communautés avec respect et à les laisser tirer leurs propres conclusions sur la base d’information objective. C’est en nous mettant à l’écoute des populations, en comprenant leurs besoins et en les encourageant à prendre des décisions à leur rythme que nous avons trouvé le succès.

Q : Richard Cincotta :

J’enseignais au lycée au Kenya vers la fin des années 1970. A l’époque, il existait un débat énergique [sur les MGF/C], mentionné parfois dans les journaux. Le plus surprenant était que l’opposant le plus vocal à l’abandon des MGF était une anthropologue blanche et non kenyane, qui affirmait que se mêler ainsi des traditions sociales africaines sentait le néo-colonialisme. A mon retour aux Etats-Unis, j’ai découvert qu’à l’époque ses opinions semblaient partagées par certains groupes « marxistes universitaires ». Ma question est la suivante : qui sont aujourd’hui les opposants à l’abandon des MGF, tant au sein des groupes ethniques pratiquant les MGF et l’excision qu’au sein des institutions nationales dans ces pays et à l’étranger (en Occident) ? Et quel est le degré d’écoute et de soutien dont ils bénéficient ?

A : Molly Melching :

Richard, voici une excellente question. Il reste un petit groupe parfois fort vocal d’anthropologues qui affirment que l’intervention de l’Occident dans cette pratique est une forme d’impérialisme culturel. Certaines de ces voix sont africaines, d’autres sont américaines ou d’autres nationalités. Très franchement, Tostan ne s’est guère préoccupé de leurs accusations d’impérialisme ou de colonialisme, dans la mesure où nous sommes à 99 % une organisation africaine ; qui plus est, ce n’est pas nous qui avons soulevé la question des MGF — ce sont nos communautés membres qui l’ont fait par elles-mêmes ; enfin, le mouvement en faveur de l’abandon de cette pratique a été lancé au niveau des communautés et non depuis l’Occident.

Plusieurs anthropologues sont allés au-delà d’accusations d’impérialisme pour arguer du fait que cette pratique n’est tout simplement pas nocive au plan physique et que tous les arguments en ce sens sont une invention des Occidentaux. Nous n’accordons guère de valeur à cet argument, dans la mesure où selon nous l’excision d’une partie du corps est nocive, et qu’elle est en contradiction directe avec les anecdotes et les expériences que nous avons recueillies dans les communautés du Sénégal. Tous les arguments que j’ai entendus sont centrés sur l’hypocrisie de l’Occident à l’égard de l’Afrique, notamment notre démonisation des MGF en Afrique alors que nous ne disons rien lorsque des femmes se livrent à des pratiques similaires dans des hôpitaux aux Etats-Unis. Tout ce que je puis dire en la matière c’est que la mission de Tostan concerne l’Afrique, et que si nous venons un jour à travailler avec des communautés aux Etats-Unis, et que ces communautés soulèvent cette question, nous leur fournirons le même soutien fervent que celui apporté aux communautés africaines.

Il est ironique de noter que Tostan partage les préoccupations de bien des anthropologues quant à l’impérialisme ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle notre programme est si profondément ancré dans les traditions et les cultures locales — chansons, danses, poésie, théâtre et dialogue dans les langues locales se trouvent au cœur même de notre programme. Nous sommes convaincus du droit fondamental des communautés à jouer un rôle de premier plan dans le processus de leur développement.

Même nos activités dans le domaine des droits de la personne et des responsabilités sont centrées sur leur application à la culture africaine — loin d’imposer les droits de la personne comme des règles à observer, nous demandons aux participants d’en discuter, de décider s’ils doivent être appliqués et comment, et quelles sont les mesures appropriées.

Certains anthropologues préfèreraient peut-être que l’Afrique soit laissée à elle-même. Cependant Tostan voit le changement arriver en Afrique, que nous soyons ou non présent, et nous préférerions donc être là pour aider les communautés à mener leur propre développement.

Q : J Kishore :

Les mutilations génitales féminines et l’excision sont avant tout d’origine religieuse et culturelle. Changer de religion ou de culture est loin d’être une tâche facile mais il faut bien le faire. Quelles sont les options … pour y parvenir ?

A : Molly Melching :

Bonjour J, je pense que les réponses que j’ai données précédemment ont, du moins je l’espère, répondu à cette question. Les changements de religion et de culture prennent du temps, et elles ne peuvent être modifiées réellement et productivement que de l’intérieur. Notre programme contribue à faciliter ce processus pour aider les communautés à décider ce qu’elles souhaitent réaliser et ce à quoi elles souhaitent renoncer.

Q : Mala Morjaria, (Sage-femme/Spécialiste de la santé sexuelle, infirmière praticienne et éducatrice nationale sur l’accouchement et es soins anténataux) :

Chère Molly

Je travaille à la sensibilisation à la pratique des MGF parmi les professionnels de la santé. Cette année, je termine ma dissertation sur les MGF. J’examine le concept du vagin et la perception qu’en ont les différentes sociétés et les communautés pratiquant les MGF. Le vagin est perçu par la plupart comme un organe sexuel mais l’anatomie de la physiologie en est beaucoup plus complexe. Il me semble souhaitable d’inclure une discussion ouverte sur le corps humain dans le programme de formation. Qu’en pensez-vous ? Vos commentaires m’intéressent au plus haut point.

A : Molly Melching :

Bonjour Mala, merci de votre question et de votre travail. Il est important que les professionnels de la santé du monde entier soient informés de cette pratique et sachent comment la gérer, que ce soit au plan médical et en termes de compréhension et de respect des réalités de leurs patients.

Une partie importante du programme d’éducation de Tostan cherche à aider les participants à comprendre le corps humain, la maladie, le cycle de la reproduction et bien d’autres sujets connexes. Nous veillons, certes, à faire preuve de respect (par exemple les facilitateurs ont l’option de se servir d’une « enveloppe de discrétion » pour montrer des photos pouvant être considérées comme manquant de respect ou perturbantes par certains membres de la communauté), mais nous nous sommes rendus compte qu’il existe un intérêt considérable pour ce sujet et la communauté ne formule guère d’objection. Ce module constitue selon moi un instrument essentiel pour aider les femmes à discuter complètement de la question des MGF.

Q : Mbeinda Diop Lamotte:

Depuis que la lutte contre les mutilations génitales féminines a commencé, les progrès sont en dents de scie. Ne devrait-on pas prendre plus au sérieux l’aspect sociologique? Il y a recrudescence, parce que c’est un problème de croyance et parmi ceux qui tiennent à la pratique, on peut citer des gens dits modernes, mais qui tiennent à leurs cultures.

Je pense que d’autres stratégies pas encore usitées doivent être explorées.

A : Molly Melching:

Merci Mbeinda.

Nous pensons qu’en ce moment le Sénégal est en train de connaître un réel essor dans le processus d’abandon de l’excision. Il n’est plus question d’évolution en dents de scie en ce qui nous concerne. En effet, notre stratégie est très précisément centrée sur les réalités sociologiques des populations concernées.

C’est un peu la faute de Tostan si nous ne sommes pas plus connus du grand public. Mais suite à l’évaluation de l’UNICEF qui a été rendue publique la semaine dernière — une évaluation qui prouve de manière incontestable l’efficacité de notre approche — nous commençons à mettre en place des stratégies nationales et internationales qui nous permettront de partager les expériences de Tostan et de nos partenaires communautaires, afin que tous puissent mieux comprendre ce mouvement d’abandon de l’excision cette marche vers un développement durable et un épanouissement des communautés.

Les communautés n’ont de cesse de nous dire que le moment est arrivé et qu’elles comptent sur nous tous pour les accompagner et les aider à réaliser leur avenir.

Q : Prof. Julie Cwikel :

J’ai fait beaucoup de recherches en la matière, et il me semble que l’un des obstacles est le manque de rééducation et de formation des exciseuses qui en tirent des revenus modestes. Quelqu’un a-t-il réfléchi à la possibilité de leur fournir une formation semi-professionnelle notamment pour aider les femmes pendant la grossesse et l’accouchement, ce qui contribuerait à la réduction de la mortalité maternelle ?

A : Molly Melching :

Selon Tostan, la question des mutilations génitales féminines doit être traitée au niveau de chaque communauté. L’éducation et l’habilitation progressives des femmes par le biais d’un programme holistique peuvent encourager les communautés à abandonner ensemble les MGF. Ceci est essentiel pour une croissance émanant des communautés, qui permettra une amélioration du bien-être et des conditions de vie en général.

Nous ne pensons pas que ceux qui utilisent cette pratique, ceux qui ne l’utilisent pas ou les exciseuses elles-mêmes doivent être isolés de leurs communautés. Un simple recyclage des exciseuses ne mettra pas un terme à cette pratique nocive. Ces femmes, et leurs communautés, doivent être éduquées quant aux critères fondamentaux essentiels de la démocratie, des droits de la personne, de la résolution de problèmes, de la santé, de l’hygiène et des capacités de gestion. Ces sujets, de concert avec la création de Comités de gestion des communautés (comme les appelle Tostan) garantissent qu’une communauté œuvrera de manière coordonnée pour le présent comme pour l’avenir en encourageant et en habilitant les personnes à prendre des décisions importantes et à créer des activités productrices de revenus pour leur permettre de répondre aux besoins de leurs familles.

Même si elles ont un rôle dans la pratique, les exciseuses n’en sont pas à l’origine. En fait, elles offrent un service en réponse à la demande de leurs communautés. Il est certain qu’en tant que membres de la communauté, elles jouent un rôle dans la création de cette demande — mais elles ne sont pas la seule raison de l’existence de la pratique. Tant que les communautés veulent maintenir cette pratique, elles trouveront des moyens de le faire, même si l’un des exciseuses a « déposé son couteau ».

Q : Professeur Angela Okolo :

Travaillez-vous sur cette question avec un groupe représentatif au sein des communautés ?

Que pensent les hommes de la pratique des MGF ?

Que pensent les femmes à qui on a imposé cette pratique ? Sont-elles disposées à se joindre à la campagne ?

A : Molly Melching :

Bonjour Professeur Okolo, comme vous l’aurez vu dans certaines de mes autres réponses, la campagne a été lancée et elle est poursuivie par des femmes qui la pratiquaient auparavant. Les hommes sont parfois choqués par la pratique, car généralement ils ne sont pas directement impliqués. Les hommes sont devenus certains de nos leaders les plus dynamiques en la matière.

Q : Appolonia Adeyemi :

Que fait la communauté internationale face aux situations où des représentants des pouvoirs publics adoptent une position neutre et restent inactifs sur les questions de mutilations génitales féminines en raison de leurs convictions culturelles robustes, parce qu’ils ne veulent pas être perçus comme s’y opposant et comment est-ce géré dans la mesure où ce genre d’attitude, d’action ou d’inaction risque de ne pas envoyer le bon message à la population dans son ensemble ?

A: Molly Melching:

Bonjour Appolonia.

C’est une question intéressante. D’après notre expérience, ces responsables répondent le mieux à leurs électeurs. Ainsi, lorsque commence un mouvement en faveur de l’abandon de la pratique, et que la communauté aborde ces responsables de manière paisible et constructive, ils réagissent souvent bien.

Comme je l’ai déjà dit dans plusieurs de mes réponses, nous ne pensons pas que les responsables des pouvoirs publics soient seuls responsables de la mise en application des lois. Dans certains pays, cela veut dire qu’ils devraient arrêter des millions de personnes, y compris des membres de leurs propres familles. Ce n’est tout simplement pas faisable. Ce qu’il faut, c’est un effort conjoint de toutes les parties concernées pour mettre un terme ensemble à cette pratique.

De même, si leur inaction envoie un message (à savoir qu’ils ne font pas appliquer la loi), elle n’est pas pour autant seule responsable de cette pratique.

Q : Rafat Salami :

Certaines des communautés que je connais justifient l’excision en disant qu’elle réduit la promiscuité. Certaines femmes excisées ne pensent pas que la pratique soit dangereuse. Elles pensent pouvoir prôner des méthodes moins dangereuses de pratiquer l’excision. Comment procéder au sein des communautés qui ne considèrent pas qu’il soit important de mettre un terme à l’excision ?

A : Molly Melching :

Rafat,

Vous posez l’une des grandes questions — et je m’attendais à ce qu’elle soit soulevée beaucoup plus tôt. On a parfois suggéré une « médicalisation » de la pratique des MGF pour que l’excision soit effectuée en milieu hospitalier, « en toute sécurité ». Les communautés avec lesquelles nous travaillons ont rejeté cet argument parce que cela ne constitue qu’une solution partielle — aucune procédure médicale n’est à 100 % sans danger — qui ne résout en rien ce qu’elles considèrent comme un des éléments-clé de l’équation — les droits humains de la fillette concernée.

L’argument de la promiscuité est souvent avancé, mais il n’est pas crédible lorsque les communautés étudient la question plus en profondeur.

Nous pensons que les femmes qui ont été excisées ont le droit de déterminer ce qu’elles pensent de la pratique, dans la mesure où elles en ont fait l’expérience. C’est là l’une des principales raisons pour lesquelles nous n’avons jamais utilisé le terme « mutilation » —nous ne voulons pas que les femmes excisées soient décrites comme « mutilées ».

Il est important de noter que Tostan travaille avec des populations qui n’abandonnent pas la pratique, ainsi qu’avec des populations qui n’y font jamais appel. L’abandon de la pratique n’est pas une condition préalable à la participation à notre programme ou à l’accès à l’intégralité des services offert par Tostan. L’ensemble de notre modèle se fonde sur des décisions réelles prises du fonds du cœur — du cœur de particuliers et du cœur de la communauté et de son réseau social. Si l’on s’aperçoit que les gens « font semblant », cela ne marchera pas, et le mouvement aurait disparu il y a longtemps.

Q : Meskerem Bekele :

Dans notre pays, l’Ethiopie, on pratique toutes sortes de MGF. Parmi tous les pays pratiquant les MGF, les régions Afar et Somali sont celles où se pratique la forme la plus sévère d’excision, à savoir l’infibulation.

Comme l’ont révélé nos études et la visite de supervision de notre organisation, ces régions ont aussi enregistré des améliorations. Mais dans ces régions et dans d’autres de notre pays, même les groupes éduqués estiment que la pratique des MGF de type 2 doit être maintenue.

Lors de notre dernière émission de radio (produite par le Population Media Center Éthiopie et diffusée par les médias nationaux), au cours de laquelle nous avons parlé de cette question, même des personnes éduquées ont dit que … les MGF de type deux (appelé dans notre pays le type Sunna) devaient continuer. Voici quelques unes des raisons avancées pour le maintien des MGF de type deux :

-Nous ne pouvons pas totalement éviter ce qui fait partie des normes de nos sociétés.

-Nos anciens s’en servent pour protéger leurs filles contre les relations sexuelles forcées ou avant le mariage.

-Nous, membres de la société, voulons également contrôler nos enfants, c’est pourquoi nous devons utiliser cette méthode.

-Nous, les hommes, sommes fatigués et ennuyeux à tous les niveaux de notre existence. Nous ne pouvons avoir de rapports sexuels avec nos femmes en raison des pressions que nous impose la vie, alors pourquoi laisser nos femmes souffrir en raison de désirs sexuels ? C’est pour cela que nous utilisons les MGF.

-Comment pouvons-nous mettre un terme total à ce type de pratique d’un seul coup à ce type de pratique ? Nous devons procéder pas à pas.

Voici quelques-unes de leurs observations et de leurs questions.

Alors comment pratiquer un niveau de tolérance zéro dans notre pays ? Quelle stratégie pouvons-nous utiliser ? En particulier par l’entremise des médias ?

A : Molly Melching :

Bonjour Meskerem. Comme vous le verrez dans ma réponse à A .Thompson ci-dessous, Tostan n’utilise pas une approche de « tolérance zéro ». Et lorsque nous avons étendu notre programme à l’Afrique de l’Est — plus spécifiquement à la Somalie et à Djibouti — l’on nous a dit que la seule raison pour laquelle nous avions été acceptés, c’est parce que nous ne jugions pas les personnes qui continuaient cette pratique, et que nous les rencontrions sur leur propre terrain.

Comme je l’ai indiqué tout à l’heure dans ma réponse à Limia, ce que je vous suggère serait d’utiliser les médias et d’autres modalités de communication pour renforcer les activités au niveau communautaire, au lieu d’essayer de convaincre les gens de renoncer par des messages. Vous pouvez également vous servir de la radio pour encourager les discussions et le dialogue. Et n’oubliez pas que le changement social prend du temps. Dans le Nord du Sénégal, il nous a fallu près de 6 ans d’activités attentives à la base avant que les communautés ne commencent à parler de l’abandon des MGF.

Comme vous l’avez indiqué, il s’agit là de traditions profondément ancrées et chaque membre de chaque communauté peut les percevoir de manière différente. Et même si vous arriviez à trouver un message « magique » qui fonctionnerait pour un grand nombre de personnes, comme je l’ai dit tout à l’heure, cela ne garantit pas qu’elles pourront toutes abandonner la pratique, parce qu’il leur faut aussi arriver à coordonner leur abandon sans risque d’ostracisme social.

Les normes sociales sont souvent appliquées sans compréhension réelle de leur raison d’être — par exemple les poignées de main en Occident. Je peux demander à une centaine de mes amis pourquoi ils se serrent la main et pas un, ou alors un groupe très restreint saura me donner la raison réelle : parce qu’ils sont censés le faire. Imaginez maintenant que je leur dise « Enfin ! Pourquoi continuez-vous à vous serrer la main ? Ne savez-vous donc rien ? Etes-vous stupide ? Ne savez-vous pas que cela est dangereux ?! Tolérance zéro pour les gens qui se serrent la main ! »

Leurs réponses deviendront vite défensives, et ils commenceront à trouver toutes sortes de raisons et de justifications — mon père a toujours fait comme ça, c’est ce que nous faisons dans mon église, etc. L’ironie, c’est que ces pratiques — les MGF et les poignées de main — sont associées à des systèmes de valeur d’une grande complexité. Mais nous n’obtenons pas toujours ce type de réponse à nos enquêtes.

Alors même si l’examen des multiples raisons avancées pour maintenir la pratique peut être fascinant, n’oubliez pas que l’on ne vous donne pas forcément les raisons réelles sous-tendant la décision de chaque personne. Cette décision sera motivée par l’expérience vitale de chacun et les couches complexes de normes morales, sociales et juridiques, entre autres, qui existent. Et comme je l’ai signalé plus haut dans le contexte de l’article du Dr. Bicchieri, bien des gens prennent une décision qui n’est pas fondée sur un raisonnement attentif. Ils continuent la pratique simplement parce qu’ils la considèrent « normale ».

Q : Fatou Diouf :

Bonjour Molly

Question n° 1

Vous faites du bon travail au Sénégal, mais malgré les efforts déployés, il persiste des poches de résistance. A votre avis, qu’est-ce qui justifie cette situation ?

Question n° 2

Le Sénégal est en train de préparer le lancement de la campagne sur l’accélération de l’abandon des MGF. Quelles activités pertinentes suggérez-vous dans le programme de cette campagne?

Question n° 3

On a constaté que la reconversion des exciseuses en matrone n’a pas permis l’abandon définitif des MGF. Ne pensez-vous pas que le financement de projets porteurs selon la spécificité de la zone serait plus efficace?

A : Molly Melching :

Bonjour Fatou,

Question no 1 : L’expérience de Tostan nous a montré que l’abandon de l’excision ne peut se faire qu’à partir d’un consensus de la famille étendue. Il arrive que des familles veuillent abandonner l’excision mais sans consulter les autres membres de leur groupe, il est quasiment impossible de prendre cette décision. C’est pour cela que Tostan facilite des rencontres inter-familles dans leur pays et même avec les ressortissants de la Diaspora. Pour Tostan, l’étincelle qui déclenche cette prise de décision est le Programme de Renforcement des Capacités Communautaires, tout particulièrement le module sur les droits humains. C’est pour cela que nous nous sommes fixés pour objectif d’atteindre les zones où les populations n’ont pas encore pu bénéficier d’un programme d’éducation de base en langues nationales.

Question no 2 : Nous prévoyons de faire un séminaire de partage au mois de mars avec tous les partenaires de la société civile et du gouvernement sur l’approche qui a abouti à ce mouvement historique pour l’abandon de l’excision. Actuellement nous mettons en œuvre le programme Tostan dans plus de 450 communautés à travers tout le pays et nous soutenons les participants du programme dans leurs activités de sensibilisation auprès des populations ne bénéficiant pas directement du programme. Plusieurs déclarations d’abandon de l’excision sont prévues pour 2009. Une déclaration nationale d’abandon est prévue en 2012.

Question no 3 : La compensation financière ou la reconversion des exciseuses n’a jamais été au centre de la stratégie de Tostan pour l’abandon de l’excision. Nous pensons que l’abandon durable ne se fera qu’à partir d’une décision collective de tous les membres de la communauté et de la famille étendue — jeunes, adultes, leaders traditionnels et religieux, et exciseuses. Les évaluations du Population Council ont montré que la stratégie qui se concentre sur les exciseuses n’a pas donné de résultats durables.

Q : Aissa :

Pourquoi cette pratique perdure ?? Traumatisante pour la personne humaine ?? Qui n’est soutenue ni par la Bible ni par le Coran? Encouragée par l’égoïsme masculin ?

A : Molly Melching :

L’excision est une pratique qui dure depuis plus de 2 000 ans. Elle est donc profondément ancrée dans les normes sociales des groupes ethniques qui la considèrent comme un critère de respectabilité et de bonne réputation pour leurs filles. D’après notre expérience, la seule façon de promouvoir l’abandon de l’excision, c’est l’éducation !

Q : Sarah G. Epstein :

Molly,

Le volet hygiène du programme de TOSTAN fournit-il aux femmes dans les villages des informations sur la contraception et sur l’accès aux dispensaires de contrôle des naissances ?

A : Molly Melching :

Sally, ces sujets sont traités dans le module santé du programme de Tostan. C’est très important. Nous aimerions que nos participants aient un accès accru à des installations médicales de qualité. Malheureusement, ce n’est pas le cas dans la plupart des régions dans lesquelles nous travaillons.

Q : Susan Tordella-Williams :

Molly, Comment allez-vous ? Ici Susan Tordella-Williams. Que pouvons-nous faire depuis les Etats-Unis pour appuyer vos efforts en Afrique ?

A : Molly Melching :

Bonjour Susan!

De nombreuses personnes aux Etats-Unis aident Tostan en contribuant financièrement à l’adoption de villages pour permettre aux membres des communautés de bénéficier de notre Programme d’habilitation des communautés qui dure trois ans. Toutes les informations concernant ce programme figurent sur le site Web de Tostan : www.tostan.org. Le soutien de donateurs individuels comme vous a énormément contribué à l’élimination des MGF au Sénégal et dans d’autres pays africains.

Q : Andrea Parra :

Par le passé, l’approche adoptée sur la question des MGF était de nature « missionnaire » ou « salvatrice ». Les féministes des pays du Nord et de l’Occident veulent « sauver » les Africaines d’elles-mêmes. La plupart des tentatives se traduisant par une criminalisation de la pratique finissent par aussi criminaliser les femmes dans la mesure où dans la majorité des pays cette pratique est assurée par des femmes. Comment pouvons-nous aborder cette question d’une perspective de solidarité réelle et éliminer au passage cette distinction entre « nous et eux » ?

A : Molly Melching :

Excellente question, Andrea. Tostan n’utilise pas une approche basée sur le jugement, préférant informer et éduquer les personnes pour leur permettre de prendre leurs propres décisions. Lorsque les gens prennent la décision d’abandonner la pratique parce qu’ils comprennent les questions de droits de la personne et de santé qui s’y rattachent, leur décision sera durable. Ce sont alors les anciennes praticiennes elles-mêmes qui sollicitent l’aide de leurs parents et de leurs voisins pour promouvoir l’abandon de la pratique et non des gens venus de l’extérieur.

Tout le personnel de Tostan sur le terrain (plus de 800 personnes) est constitué de volontaires africains qui vivent dans les villages de leur propre groupe ethnique pendant trois ans. Les participants sont ainsi habilités par leurs pairs. Tostan facilite le processus de délibération et de consensus sur cette question et d’autres tout aussi importantes au sein des communautés.

Q : Jennifer Wilen :

Juste pour jouer le rôle de l’avocat du diable....je me demande combien de personnes dans les villages qui ont annoncé publiquement leur abandon des MGF/C en ont VRAIMENT abandonné la pratique ? Avez-vous une idée ?

A : Molly Melching :

Jennifer, je suis certaine que nombreux sont ceux qui se posent cette question. Récemment, une évaluation externe réalisée par Macro International (l’organisation responsable de la réalisation des études EDS dans les pays africains) a indiqué que plus de 75 % des personnes ayant abandonné la pratique dans le cadre d’une déclaration publique il y a 10 ans au Sénégal y ont vraiment renoncé. Ceci nous donne une grande confiance dans la promotion des stratégies que nous avons développées en partenariats avec des communautés tant au Sénégal que dans d’autres pays africains.

L’UNICEF a joué un rôle de premier plan dans le soutien apporté à ce mouvement au cours des 10 dernières années.

Q : Ghislaine Ouedraogo :

Molly,

Je vous félicite de votre travail au niveau communautaire. Il s’agit là d’un véritable effort de développement à la base à l’état pur. Comment pensez-vous pouvoir mobiliser les hommes dans la lutte contre les MGF au sein des sociétés islamiques et non islamiques ?

A: Molly Melching :

Merci de votre soutien, Ghislaine ! Les hommes jouent un rôle de premier plan dans la renonciation à la pratique et nous les incluons dans pratiquement toutes les activités de notre programme. Il y a quelques années, Tostan a commis une erreur en se concentrant exclusivement sur les droits des femmes, ce qui a détourné bon nombre d’hommes. En 2000, nous avons réécrit nos modules pour parler des DROITS DES PEUPLES — les droits des femmes, des hommes et des enfants. La réponse a été étonnante. Les hommes ont témoigné un niveau de soutien nettement supérieur une fois qu’ils ont compris qu’ils avaient des droits et des responsabilités en tant qu’êtres humains et ils se sont impliqués beaucoup plus dans le mouvement en faveur de la dignité humaine pour TOUS. Les chefs religieux et traditionnels des villages sont aujourd’hui parmi les promoteurs les plus actifs des droits humains et de la santé des femmes dans les pays où nous travaillons.

Q : Nina Smart :

Avez-vous envisagé de travailler avec les organisations communautaires de la Sierra Leone où la majorité des femmes subissent des MGF dans le cadre d’une initiation à la société secrète des femmes ? Quelle serait une approche efficace à l’éradication ?

A : Molly Melching :

Nina, le cas de la Sierra Leone est tout à fait à part. Cependant, nous pensons que notre approche respectueuse et holistique pourrait porter ses fruits dans la mesure où nous ne cherchons pas à cibler exclusivement cette pratique. Plusieurs ONG de Sierra Leone sont venues en voyage d’étude chez Tostan l’an dernier et ont passé une semaine à étudier le programme et à dialoguer avec des participants ayant renoncé à la pratique. Tout le monde était très enthousiaste.

Nous avons mis en application le programme de Tostan dans la zone forestière de Guinée où vivent des groupes ethniques similaires à ceux de la Sierra Leone et ils sont déjà en train de préparer leur première déclaration en faveur de l’abandon de s MGF cette année. Il serait bon que vous puissiez voir cette déclaration car je suis certaine que cela vous donnerait maintes bonnes idées !

Q : Susan Tordella-Williams :

Molly, encore une fois toutes nos félicitations pour le prix Hilton, une récompense très convoitée qui a été décernée à l’équipe Tostan. En quoi cela a-t-il changé votre travail et votre visibilité dans le monde des ONG ?

A: Molly Melching :

Pour Tostan, se voir décerner le Prix humanitaire Conrad N Hilton représente un jalon essentiel. Cette récompense nous a propulsé de manière majeure sur la scène internationale, mais surtout c’était une reconnaissance du travail accomplis par des milliers d’agents communautaires, d’animateurs locaux et de membres de nos services au cours des vingt dernières années.

Notre travail reste le même — aider les communautés à mener leur processus de développement, mais le fonds établi par le Prix, sa visibilité et le respect qui l’accompagne nous ont permis d’intensifier plus rapidement nos activités.

Q : Andrea Parra :

La pratique des MGF a été documentée au sein d’une communauté indigène colombienne, l’Embera Chami. Un travail a-t-il été accompli pour relier l’expérience des activistes sur cette question en Afrique et en Amérique Latine ?

A : Molly Melching :

Je vous remercie de votre question, qui est extrêmement intéressante. Oui, nous pensons que les communautés du monde entier peuvent toujours bénéficier d’un échange et d’un dialogue les unes avec les autres. Il faut bien comprendre que souvent, la première réaction aux changements de comportement adoptés par tel groupe ethnique ou tel pays consiste à dire « oui, mais les choses sont différentes là bas — cela ne marcherait pas ici ». Mais nous avons pu voir que lorsque les gens se voient donner une chance de dialoguer directement avec d’autres qui ont décidé de faire des choix courageux et difficiles, cela peut vraiment changer les choses. Non seulement ces rencontres sont-elles encourageantes, elles aident en plus à redéfinir ce qui est possible. Une fois que vous avez rencontré des personnes qui ont renoncé à la pratique par elles-mêmes tout en maintenant leur culture et leur dignité, il devient beaucoup plus difficile d’en arguer l’impossibilité. L’effet de démonstration est, en la matière, impressionnant, que ce soit entre pays voisins ou entre l’Afrique et la Colombie.

Q : Susan Tordella-Williams :

Le centre de formation de Tostan est-il utilisé de manière régulière ? Combien de pays ont envoyé des formateurs bénéficier d’une formation à la méthode Tostan ?

A : Molly Melching :

Le centre de formation de Tostan fonctionne pratiquement à temps plein. Nous assurons la formation de formateurs, d’animateurs, d’élus locaux et de participants venant de tout le Sénégal, mais nous avons également accueilli des formateurs de Mauritanie, de la Gambie, de Somalie, de Djibouti, de Guinée Bissau et de Guinée.

Q : Jennifer Wilen :

Que pensez-vous des sanctions prises contre ceux qui violent la loi — par exemple les femmes du Burkina Faso qui ont été mises en prison l’an dernier ? Pensez-vous que ceci constitue une méthode efficace de prévention ?

A : Molly Melching :

A bien des égards, on ne peut répondre à ce type de questions qu’au cas par cas — par exemple, l’exciseuse connaissait-elle pleinement la loi ? A-t-elle fait l’objet de pression de la part de la famille ? Quelles sont les autres circonstances éventuellement présentes ? La loi a-t-elle été appliquée de manière juste et uniforme ? C’est pour cela qu’il est crucial d’avoir des systèmes judiciaires justes et équitables qui sachent faire appliquer les lois du pays de manière uniforme tout en prenant en considération les circonstances qui s’appliquent.

Comme je l’ai précisé dans mes réponses à d’autres questions, je ne pense pas que l’application forcée des lois contre les MGF constitue la meilleure approche, du moins pas au début. Une fois que les communautés sont informées, et après que plusieurs d’entre elles auront déclaré leur abandon, peut-être le moment sera-t-il venu de faire appliquer la loi. Mais comme je l’ai signalé par ailleurs, il est pratiquement impossible de faire appliquer la loi sur les MGF lorsque les taux de prévalence au sein des groupes qui les pratiquent tournent autour de 80-90 %.

Permettez-moi une petite parenthèse : il est important de ne pas laisser les données nationales jeter la confusion dans les esprits. Au Sénégal, par exemple, on observe une prévalence de 28 % selon la dernière EDS. Cependant, cela ne signifie pas que ce pourcentage est réparti de manière uniforme. En réalité, c’est le contraire. Dans bien des régions, le taux est proche de zéro, alors que dans d’autres il dépasse 90 %. Faire appliquer la loi dans la zone à 5 % est chose faisable, mais devient impossible dans les régions où la prévalence est de 90 %.

Q : Nina Smart :

Comment les organisations internationales traitent- elles avec les dirigeants religieux et traditionnels qui exercent une influence directe sur la vie de ceux qui perpétuent cette pratique ? Quelles sont selon vous les approches les plus efficaces ?

A : Molly Melching :

Les organisations internationales peuvent identifier des dirigeants religieux locaux qui participent activement aux efforts prônant l’abandon des MGF et faciliter leurs déplacements dans d’autres régions et pays pour dialoguer avec des gens qui partagent leurs convictions.

Tostan a envoyé plusieurs chefs religieux en Egypte pour parler des MGF avec des autorités religieuses profondément respectées, et ils en sont revenus énergisés par les conversations et les discussions auxquelles ils ont participé.

Q : Nina Smart :

Quelle est votre évaluation du rôle des législateurs et des parlementaires dans le processus d’éradication de la MGF ? Quelle est l’influence de la position adoptée par l’état sur les actions des groupes qui pratiquent la MGF ? Je pense en particulier à la Sierra Leone.

A : Molly Melching :

Les législateurs et les parlementaires jouent un rôle important, certes, mais non crucial dans les efforts de renonciation aux MGF. Cela dépend souvent de leur appartenance éventuelle à l’un des groupes qui pratiquent les MGF. Les efforts de ceux qui n’appartiennent pas aux groupes pratiquant les MGF sont perçus comme ayant une motivation d’ordre culturelle. Cependant, ceux qui appartiennent à un groupe pratiquant les MGF et qui en prônent l’abandon peuvent exercer une certaine influence – selon le ton qu’ils emploient. Si leur message qualifie les communautés de « sauvages », « primitives » ou « ignorantes », et prônent « l’éradication » ou « la lutte » contre ces communautés, il est peu probable que ces messages soient bien reçus au niveau local. Cependant, si cette personne est engagée à la mise en place de changements positifs et continue à exprimer son opinion tout en faisant preuve de respect par ailleurs, elle aura plus de chance de réussir dans ses efforts.

Il convient de préciser que la Sierra Leone constitue un cas à part dans la mesure où cette pratique est associée à des sociétés secrètes. Mais les grands principes dont j’ai fait mention dans mes autres réponses demeurent sans doute valides.

Afficher la suite de cette page



 
 
Créé avec Créer un site
Créer un site